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Fish and Chips, par Floriane Gaber

vendredi 12 février 2010 , par auteur Floriane Gaber, journaliste et chercheuse

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MERCREDI APRES-MIDI

Bash Street The Station

Public familial, centres aérés, un "pensionnat". Les enfants réagissent à tout, crient comme au guignol pour indiquer où se trouve une valise. Bonne écoute. Les parents (et grand-parents) s’amusent tout autant, un sourire de gamin sur les visages. A la fin, pendant la remise en place du décor, les ados sont scotchés à la barrière et essaient de poser des questions aux acteurs, que leurs deux enfants aident pour la mise. Heureusement, la comédienne parle le français et peut répondre à leurs questions.

Fred Tousch Goûter Choco Punk

Dans la grande halle pas chauffée, distribution de couvertures. Même public familial (à partir de trois, quatre ans), centres aérés, même pensionnat. Prélude en forme d’explication du mouvement punk, pendant la distribution de brownies. Puis passage à la pratique : distribution de gel pour la réalisation de crètes ; de bières à 0 degré d’alcool ; enfin distribution de gouaches et de pinceaux pour la libre expression sur des cartons.

L’idée est de faire monter la sauce en faisant danser le pogo, sur accompagnement de guitare saturée, jusqu’au final où les enfants sont censés démolir l’édifice de cartons … En fait, les ados (mélangés aux petits) démontent quasi immédiatement le mur de cartons ; Fred est impuissant à les contrôler, n’a pas le temps d’expliquer les consignes. Une éducatrice, mécontente de la proposition « punk » faite à ses ados qu’elle essaie à longueur d’année de détourner de cette attitude de révolte et de destruction, intervient pour faire régner le calme – en vain. Des petits se retrouvent au milieu de la mêlée, une ado se prend un carton dans la figure … Fred a à peine le temps de sortir sa guitare, pour accompagner la destruction « punk ».

Belle idée, vraiment utile pour inculquer le principe de révolte et de désobéissance, sur fonds culturel et d’histoire (récente), mais la réalisation mériterait d’être mieux maîtrisée. L’acteur a quasi « improvisé », paraît-il, son intervention, pour laquelle il avait prévu de la chantilly et du Nutella à se mettre dans les cheveux … La chantilly a servi à la peinture ; le Nutella est resté dans son pot … A refaire, en maîtrisant davantage la participation des enfants. Le « bouquet » final n’en aura que plus d’impact. – A noter : certains parents et grand-parents font des remarques de connaisseurs vis-à-vis du mouvement punk.

Les Grooms Un roi Arthur

Pari a priori risqué, avec sensiblement le même public (certains centres aérés ont dû partir, pour des raisons de planning). Dès les premières notes, les ados (et les enfants) se taisent, fascinés. C’est peut-être la première fois qu’ils entendent ce genre de musique. Ils suivent attentivement le déroulement de l’action. Heureusement, le spectacle n’est pas très long et les scènes variées.

Image à retenir : un ado rythme avec la tête (dans un mouvement proche du rap) le duo chanté par des comédiens eux-mêmes habillés en rappeurs ; et il s’agit de Purcell !! Quand le « magicien saxon » apparaît en string à franges, les filles du premier rang se cachent la face, relativement gênées malgré les rires nerveux. Jamais sans doute elles n’ont vu d’aussi prêt une paire de fesses d’acteur. En face, les ados tapent dans leurs mains et sur le sol le rythme des chants et des morceaux musicaux : et c’est toutjours du Purcell !! Très beau succès pour ce Roi Arthur « tout terrain », interprété pour la première fois « en salle », ce qui offre une meilleure écoute de la part du public, selon les comédiens, et change incontestablement l’acoustique.

Acid Kostik Lève-toi et step !

Les « locaux de l’étape » jouent devant une salle d’adultes, apparemment principalement composée d’amis et de gens qui les connaissent ou les ont vu au festival Viva Cité. Le public se prête volontiers aux exercices d’étirement proposés et à la communion finale. Certains connaissent même les répliques et les lancent quasi avant que les comédiens sollicitent la participation de l’audience.

La cafeteria de l’Atelier 231 s’est littéralement transformée en pub anglais : très réussi ! Ambiance chaude, couleur rouge, jeu de fléchettes et stout à la pression complètent le tableau. Dehors, une baraque « Fish and Chips » sert, dans des cornets emballés de papier journal, des frites et du poisson pané plus vrais que nature. – On n’a pas demandé aux Britanniques si la mixture ressemble vraiment à ce qu’on sert dans ces établissements Outre-Manche …

Dehors, les artistes qui se produiront jeudi et vendredi sur la « Promenade des Anglais » montent leurs installations et leurs agrès. On espère que le ciel restera clément. Un froid sec vaut mieux que la pluie.

JEUDI MATIN

Bashstreet The Station

Séance scolaire. Les enfants sont fidèles au rendez-vous, bien disciplinés ; ils le resteront pendant tout le spectacle. Certains connaissent déjà le lieu ; ils y sont venus auparavant dans le cadre des activités proposées pendant les résidences d’artistes et des ateliers offerts aux scolaires. A l’issue du spectacle, une classe s’attarde et pose moult questions aux acteurs, qui heureusement parlent français. Les élèves se voient même proposer de visiter le décor et de comprendre les astuces des disparitions et changements de costumes ultra-rapides. Ces enfants n’avaient pas du tout été préparés à la sortie, ignorant le thème du spectacle et la nationalité de la compagnie, les enseignants ayant sans doute voulu préserver la surprise.

Un festival d’artistes « de rue » qui se passe dedans, pour des publics « captifs » d’enfants accompagnés de leurs familles, d’éducateurs ou d’enseignants, en quoi cela diffère-t-il de séances de spectacle (théâtre) pour les scolaires ? Au final, quel est le sens de « la rue » dans cette expérience à laquelle les enfants sont conviés ? – Choisir d’organiser un festival en hiver, dans le Nord de la France, ne permet pas, il est vrai, de proposer des activités en plein air, sous peine de voir les enfants s’enrhumer ou les spectacles annulés pour causes climatiques - Et en quoi le fait que les compagnies soient anglaises leur apparaît-il clairement ? Quels sont les échanges interculturels ? Sans doute, les enseignants se chargent-ils d’expliquer le sens du titre du festival, et peut-être travailleront-ils à décrypter, dans les spectacles, les signes relatifs à l’Outre-Manche. C’est le travail qui leur revient ; pas forcément celui des organisateurs. Ceux-ci ont sans doute préparé quelques éléments « pédagogiques » permettant aux accompagnateurs de mener à bien ce projet. La familiarité avec le lieu (l’Atelier 231) est très positive, notamment pour ce qui est relatif au développement du territoire, qui est l’un des objectifs majeurs du ZEPA. Manifestement, en visant un public d’enfants, la structure prépare les publics de demain, en termes de fréquentation des lieux culturels, de spectacles et – peut-être – de curiosité vis-à-vis des expressions artistiques et culturelles des autres pays.

Le public défavorisé est sans aucun doute visé par ces actions ; la région n’est pas l’une des plus privilégiées en matière d’emploi. Fish and Chips offre une programmation éclectique et gratuite ; encore faut-il que les publics, en dehors des publics constitués (centres aérés, écoles, fidèles du lieu) osent ou aient envie de faire la démarche de pousser jusqu’à l’Atelier qui, contrairement au festival, ne se déroule pas dans l’espace public, en plein centre ville, mais dans une sorte de fort, gardé par un mur d’enceinte. Il y a deux façons de toucher un territoire : aller vers lui ou le faire venir à soi. Fish and Chips opte résolument pour la seconde option. On est là dans une démarche de lieu culturel traditionnel en quête de fidélisation et de renforcement d’identité.

Le même jour, en fin d’après-midi, au crépuscule

Carabosse commence à enflammer ses structures. Magiques, les flammes sous la cascade et la fontaine où le feu qui s’écoule le dispute à la fluidité de l’eau. Un peu suffocante, quand même, la concentration de CO2 dans ce goulot étroit … Le public commence à arriver ; pour la plupart, ce sont des familiers des activités courantes de l’Atelier 231. Ils connaissent le lieu, le festival ; ce n’était pas forcément le cas du public familial accueilli la veille. La « Promenade des Anglais » est lancée, relativement discrètement, par The Lost Funeral de la compagnie Stuff and Things. Trois personnages en noir, porteurs d’un cerceuil, font une sorte d’éloge funèbre puis se mettent à creuser le sol, passant assez vite le relais à des quidams du public. Au final, un membre de l’audience est invité à descendre dans la fosse et à attendre – en vain – le retour des comédiens. L’un d’eux reviendra un peu plus tard, seul et rasé, maquillé de noir et bossu, poussant une voiture d’enfant. La proposition s’intitule Futter’s Child.

Au détour d’un brasero, apparaissent les deux personnages masqués de Hodman and Sally, présentés par The Flying Buttresses, « arc boutants » bien nommés. La réalisation des poupées, intégrant un système son efficace, permet aux comédiens de jouer avec les enfants (la tête des caractères étant à leur hauteur), sous l’œil attendri des parents. Malheureusement, sans traduction, la communication avec les non anglophones n’est pas optimale. Pour les autres, la venue, depuis le pays d’Oblivia, de ces deux personnages ayant traversé les millénaires, n’est pas sans charme.

Soudain, apparaissent deux explorateurs, barbes et costumes givrés, armés d’une luge et de raquettes. Les Strangelings font une brève apparition sur la Promenade ; juste une image, assez jolie au milieu des installations de feu.

Tina Clay s’étant blessée et n’ayant pu venir, c’est Vanessa Beattie qui a relevé le défi au pied levé et qui propose un numéro de tissu, accroché au fil sur lequel, quelques minutes plus tard, Didier Pasquette, le funambule (compagnie Altitude), fait sa première traversée. Vu du premier étage du bâtiment faisant face à la grande halle, le spectacle est unique : il est rare de voir un numéro de tissu à hauteur d’accrochage, et d’avoir la sensation de pouvoir toucher du doigt un funambule sur son fil.

Juste avant la pluie, la jeune troupe anglaise Wet Picnic lance son Dinner Party. Tout y est : scénographie ingénieuse (une table multi-fonction où se cacher, s’assoir, etc), comédienne extravertie à souhait tenant à la perfection son personnage de maîtresse de maison, très imprégnée de son concept de « design fooding », un complice parfait en timide arraché malgré lui au public, jusqu’à ce qu’un vrai spectateur se laisse prendre à son tour, une énergie de bon aloi pour un moment chanté-dansé, clin d’œil aux comédies musicales. Un joli « amuse-bouche » pour prendre un peu d’air d’Outre-Manche.

Alors que Bash Street donne, pour un public exclusivement composé d’adultes cette fois, The Station, Nick Warburton, de Stuff and Things, promène dehors sa valise sonore, fortement dosée en termes de décibels. Jolie idée, de jouer les situations évoquées par la bande, en s’appuyant sur toutes les situations rencontrées. Poursuivi par des coups de feu, pris au milieu d’une grêle de vitres brisées, accompagné par la musique d’Ennio Morricone ou par une sirène de police, l’acteur joue le jeu de l’intervention et le public y répond volontiers.

La soirée se terminera relativement tard dans le bar, avec la musique de The Magic Number. Un peu plus tôt, Fred Tousch, « Monsieur Loyal », lançait une vidéo et proposait aux spectateurs de supporter l’équipe d’Angleterre de rugby lors d’une finale contre la France. A force d’encouragements, il finit par réaliser son envie de créer une « vraie ambiance de pub » allant de pair avec le stout qui commençait à couler à flots.

Dans l’entrée, les photographes installés avec leur appareil sur pied et un ordinateur derrière, font merveille. Les prises de vue se succèdent, chacun revêtant fausses moustaches, hauts de forme ou autre costume d’époque. Décidément polyvalents ces Strangelings. Ce sont eux également qui ont réalisé la scénographie du bar, avec enseigne dûment accrochée et drapeaux décoratifs.

Côté décoration, on notera que The Insect Circus Museum, installé dans un bus à l’autre bout de la Promenade, n’a rien à envier, avec la précision et l’humour de ses affiches, ses jeux et ses installations relatives, à un cirque d’insectes imprégnés d’images d’Epinal.

SAMEDI MATIN

A peine réveillée, direction : la gare de Rouen, retour vers Paris. Ironie du sort : le « café de la gare » prend ici des allures de pub anglais … comme si on n’avait pas quitté Sotteville, à ceci près que le « Fish and chips » s’est ici transformé en « Fish and Steak House ». Eh non, l’Angletere n’est jamais loin dans la ville où Jeanne d’Arc fit halte. Le dialogue transfrontaliera heureusement, a pris d’autres allures depuis.

Retour sur les dernières heures

Départ hasardeux de l’Atelier 231 vers cinq heures trente du matin ; le taxi, commandé trois quart d’heure plus tôt, a fini par arriver. La nuit a vu se succéder des périodes de ciel complètement dégagé, piqué d’étoiles, et d’averses de neige, très romantiques dans ce cadre hors temps, comme habité par l’esprit de Noël. La pleine lune a veillé sur tout cela. Il fait beau, ce matin, pour le démontage des installations de Carabosse. Les compagnies anglaises partent tôt prendre le bateau ; d’autres espèrent se lever suffisamment tôt pour attraper le train.

La veille, à dix-huit heures dix-huit, a eu lieu le lancement du site internet de ZEPA. Simple, clair, efficace : il a l’air parfaitement fonctionnel. Les premiers spectateurs envahissent la « Promenade des Anglais » où les mêmes artistes que la veille (plus la Litote) officient vaillamment malgré l’humidité. Il a plu toute la journée et la compagnie Carabosse a dû revêtir les cirés. Qu’il pleuve ou qu’il vente, par canicule ou sous le gel, ces amoureux du feu n’ont pas le choix : tout doit être prêt à l’arrivée du public. Il sera temps alors de revêtir manteaux et chapeaux noirs et de donner le change. La rue n’est pas une sinécure.

A l’intérieur, Bash Street présente un spectacle qui a déjà fait le tour de pas mal de festivals : Cliffhanger. Le public, majoritairement composé d’adultes, installés sur des chaises, fait bon accueil à ce spectacle de mime fleurant le cinéma muet.

Un peu plus tard, toujours en « intérieur », dans la grande halle ressemblant davantage à une salle d’abattoir vu la température glaciale qui y règne, le public, muni de couvertures, tente de suivre Rushs, le dernier spectacle de Délices Dada. La « salle » est pleine et certains commentaires ne manqueront pas de faire le rapprochement entre cette proposition et d’autres, présentées « in situ », dans des endroits non conventionnels, sans que l’étiquette « rue » y soit forcément associée. Cette équipe non plus n’a pas eu tâche aisée : la reprise du spectacle, nécessitant des répétitions, s’est déroulée pendant trois jours par des températures frôlant zéro. Quels autres comédiens accepteraient ces conditions ?

A l’issue de cette séance « rafraîchissante », The Strangelings, une équipe décidément très polyvalente, donne dans une salle mitoyenne chauffée, Tandem, une proposition au sujet de laquelle il est impossible de se tromper. C’est bien de la rue : un cercle est tracé au sol, l’interaction avec le public est efficace, les acrobaties s’enchaînent, avec humour, dans un rythme reconnaissable, jamais installé et permettant de garder l’attention du public. Très pro, décidément, cette touche finale à ce festival « de rue » dedans.

C’est alors que commence la dernière soirée au bar. Les musiciens, vraiment stylés, enchaînent les standards, on dégage quelques tables, l’ambiance de pub, espérée par Fred Tousch la veille lors de son intervention, est ici juste à point. A la fin du set, place à des sons plus musclés. Fred sort sa cornemuse, puis sa basse. Chris, le « Monsieur son » de Délices Dada s’empare du micro et improvise une série d’éructations sur lesquelles les danseurs se déchaînent. Les jeunes Grands-Bretons demandent, épatés, qui est cet énergumène. Respect. Entre Anglais et Français, le « dialogue interculturel » bat son plein. Et ce n’est pas qu’une boutade.

Il y a quinze ans que les prémices du réseau actuel ZEPA ont été mises en œuvre, sous le nom de Art Urb, puis de PECA. Ce soir, à l’issue d’une après-midi de réunion de travail (parfois houleuse) et de trois jours de spectacles, professionnels et artistes des deux côtés de la Manche semblent avoir trouvé un langage commun. Celui de la découverte et du respect, même si certains en sont aux prémices du pas vers le voisin alors que d’autres se fréquentent depuis fort longtemps déjà. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que l’évolution des arts de la rue n’est pas identique des deux côtés du Channel. Si un festival comme le Hat Fair est né dans les années 70, à l’époque où les compagnies anglaises étaient assez nombreuses et variées pour traverser la Manche et venir inspirer les événements naissants de l’hexagone (comme le festival de Montparnasse), un événement tel que celui lancé à Great Yarmouth, a été littéralement porté sur les fonts baptisaux par ZEPA. « La route est longue pour les arts de la rue en Angleterre » soupirent certains partenaires, désolés que cette forme d’expression soit encore si peu reconnue là-bas, mais tout autant étonnés d’apprendre que les artistes français qui ont choisi cette voie ne cessent, encore et toujours, de crier au manque de reconnaissance …

Alors, pour conclure, une petite et dernière réflexion sur la notion de territoire, centrale dans cette Zone Européenne de Production Artistique et son nouvel événement, créé grâce aux fonds européens, Fish and Chips. L’Atelier 231, c’est évident, peut compter sur un public qu’il a su fidéliser en lui donnant des rendez-vous tout au long de l’année (mardis de l’atelier, actions pédagogiques). Le public familial du mercredi diffère sensiblement de celui des soirées ; toutes les couches de population semblent présentes. Le maillage transfrontalier, quant à lui, est en train de se cristalliser, favorisé notamment grâce au côté exceptionnel de l’événement : en plein hiver, au moment où la plupart des activités de diffusion sont en sommeil, des deux côtés de la Manche, les esprits sont alors plus disponibles, et les rencontres plus détendues. Bien sûr, ces quelques jours passés ensemble, pris isolément, ne suffisent pas et ne signifient somme toute pas grand autre chose que de bons moments passés ensemble, mais ils ont au moins donné l’impression que le dialogue est possible, voire souhaitable.

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